KHEIRA
PAR BACHIR BOUATOURA
A chaque fête de la fin du ramadhan j’ai l’impression que j’entame une nouvelle étape de ma vie. Il résulte de ce changement une amélioration de l’état de ma personne parfois, et parfois une détérioration. Je me réjouis lorsqu’il me semble que je suis la bonne voix de l’esprit et du bon sens. Je m’inquiète lorsque la passion arrive à voiler voire aveugler ma raison et m’encourager d’avancer dans un sens qui m’éloigne du chemin de la sagesse et du véritable bonheur. Mais aveugle je m’y aventure.
La fête de cette année m’a placé au juste milieu, une situation fragile ; Une brise, une petite brise risque de me balancer du mauvais côté. J’ai la conviction cependant que seule le bien et l’honnêteté prennent le dessus ; parfois cela ne semble pas évident mais quand on cesse de remuer la bouteille l’huile prend toujours le dessus sur l’eau. J’aime mieux l’eau pour sa pureté mais les lois de la nature ont voulu que je lui préfère dans ce cas un autre liquide. Et si le destin décide un jour de m’offrir aux passions il réussira certes à me dénuder de mes branches mais je demeurerai debout et bien enraciné. Je garderai au fond de moi le premier noyau autour duquel tout le reste de ma personne était venu se constituer.
Comme à chaque fête je dois immanquablement rendre visite à Kheira. Je le fais depuis dix-neuf ans. Lorsque j’arrive chez elle, elle m’accueille en ouvrant tout grand les bras, me serre fortement et m’embrasse à m’étouffer. Je me sens comme un enfant, je n’ai jamais goûté à une chaleur humaine aussi intense, aussi pénétrante. Une fois dans sa chambre elle m’embrasse encore comme pour faire témoigner chaque coin de sa maison de ma présence. Et ça ne finit pas, de temps en temps elle passe son bras autour de mon cou et m’attire fortement vers elle. Je rougis, je me sens gêné et me demande si je mérite toute cette tendresse. « Je savais que tu allais venir, ils m’on dit que tu m’avais oubliée, mais mon cœur me disait que tu allais venir »
Je lui tends le sac qui contient habituellement du henné, du savon, du parfum, des gâteaux et d’autres petites choses ; parfois j’y ajoute une robe. Je lui mets dans la main une modeste somme d’argent. Elle prie pour moi de toute sa profondeur ; j’ai eu toujours la certitude que ses prières m’évitaient une multitude de malheurs. Je la quitte habituellement après le déjeuner. Elle me raccompagne jusqu’à la porte de la petite cour en m’entourant de caresses, et comme toujours elle me lance:« Je t’attendrai l’année prochaine si Dieu le veut.» ; et je réponds : « Si Dieu le veut ».
Dix-neuf ans, dix-neuf fois, la même scène se répète. Quel sens aurait la fête pour moi sans cette visite. Je dois beaucoup à cette femme : mon instruction, mon éducation, ma situation actuelle, et surtout cette tendresse dont elle me nourrissait. A l’époque où j’ai réussi à passer avec succès mon examen de sixième il n’y avait pas de collège d’enseignement secondaire dans notre douar, je ne pouvais donc pas poursuivre mes études. Il n’y avait pas de transport régulier pour rejoindre facilement le village ni d’internat au niveau du collège. Mon grand père qui faisait tout pour me voir réussir me plaça en pension chez cette femme avec qui il avait grandi et connaissait certainement ses valeurs. J’ai passé quatre années chez elle sans me sentir véritablement étranger à sa famille que je n’avais jamais connue auparavant. Une famille pauvre, très pauvre même; le mari se levait tôt le matin pour aller à la boulangerie apporter gratuitement le gros pain qu’un grand bienfaiteur offrait quotidiennement à chaque pauvre du village. Cette pauvreté ne laissait aucune trace sur le visage de Kheira et ne paraissait nullement l’inquiéter; la chaleur du foyer cicatrisait vite les plaies et chassait les traits de la misère.
Cette femme grandiose taisait mes bêtises et me protégeait contre la colère de son mari. C’était très difficile pour lui de se taire quand j’avais mes devoirs scolaires à faire et que je devais laisser la bougie allumée jusqu’à une heure tardive de la nuit. Une fois par semaine j’allais au cinéma, j’en étais fou ; kheira veillait, quand je rentrais tard, jusqu’à mon retour pour m’ouvrir de l’intérieur la porte de la cour. J’avais certains défauts que nulle autre femme, à l’exception de ma mère, ne pouvait tolérer. Elle les a toujours supportés. Jusqu’à maintenant je me trouve incapable de m’expliquer la raison pour laquelle elle m’aimait tant. Parfois je me hasarde à en chercher la cause puis j’y renonce. Vite j’y renonce !
Elle avait à cette époque soixante-dix ans environ mais gardait sa vivacité et sa vigueur. Blanche, les yeux vert, pleine de patience ; « elle était une fée quand elle était jeune fille » m’arrivait-il de penser.
Comme à chaque fête je m’apprêtais à lui rendre visite. J’avais tout acheté. Mais voilà que je rencontrai un ami qui n’allait certainement pas me lâcher facilement. Habituellement je ne dis jamais où je vais quand il s’agit de ce genre de visites. Je n’en parle à personne car je crains qu’un mot, qu’un conseil ne fasse trébucher mon cœur ou alourdir ses pas dans le chemin qui le mène à une tendresse, à un amour, et surtout à cette douce source d’où il s’abreuvait chaque année. Cet ami me connaissant bien et avait sans doute deviné que j’avais l’intention de me libérer de lui. Il me lança alors : « Kheira est morte la semaine dernière ». Si je savais que la mort me faisait la course j’aurais hâté le pas. Aucune larme ne jaillit de mes yeux, je ne voulais pas me vider d’un seul jet de mon chagrin; et pourquoi ne pas le vivre, réparti sur le restant de mes jours ? Ma douleur était tellement douleur qu’elle sentait la douceur, obéissant à cette loi qui fait que chaque chose arrivant à son extrême se transforme en contraire. Je restais là, debout, mon sac à la main, il y avait du henné, du savon, du parfum, des gâteaux et d’autres petites choses…
publié par Bachir Bouattoura dans: années de braises